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La vie sous-marine - Une passion

1948: Laren, Pays Bas

C'est l'été. Que c'est merveilleux de découvrir la vie: les fleurs, les papillons, les oiseaux ! Dans le jardin des voisins, il y a un étang. Je suis assis dans l'herbe. Deux libellules au corps bleu et fin s'étreignent sur une feuille de nénuphar. Sur la surface de l'eau courent des insectes aux longues pattes. Dessous, parmi les plantes, je découvre pour la première fois des escargots, des larves d'insectes, des tritons et des poissons rouges.
Ce n'est pas encore l'océan, mais ce qui se passe de l'autre côté du miroir me fascine déjà...



Premières découvertes des
mystères de la vie aquatique.
(photo: Edgar Weinberg)

1953: Ile de Ré, France

Marée basse au lieu-dit “Trousse-Chemise”. Ma main est toute petite dans celle de mon père. Nous descendons la plage en direction des anciens bancs d'huîtres. C'est en fouillant parmi les tuiles recouvertes de goémon et de coquillages que je découvre la vie marine. Tout autour, l'estran est immense, le sable à perte de vue. Au bout, très loin, se confondant avec l'horizon presque, une ligne blanche où l'océan vient se briser sur le sable dans un grondement éternel.
Cet enclos grouillant de vie sera mon premier jardin marin, avec son odeur de sel et d'iode, avec partout le cliquetis discret des crabes, avec la réverbération du soleil dans les flaques d'eau.


Brégançon, Var, été 1956.
J'ai 9 ans et je découvre le monde sous-marin
avec des lunettes de plongée et un tuba.
À mes côtés, mon frère Rolf en scaphandre autonome.


1958: Calanques de Cassis, France

Les falaises blanches tombent à pic dans une mer d'encre. Sur la barque, des grandes mains d'adulte, musclées et bronzées, hissent une énorme bouteille d'air comprimé sur mon dos: je vais faire ma première plongée en mer. «Tu te mets à l'eau, et tu nous attends», me dit-on ! Equipé de mon masque et de mes petites palmes, je saute. Beaucoup trop lourd, je m'enfonce...
Curieusement, je ne ressens aucune appréhension. Autant les attendre au fond ! J'aperçois des oursins aux piquants noirs, une étoile de mer rouge. Une nuée de petits poissons argentés surgit de nulle part et disparaît aussitôt. Sous un surplomb, je découvre des arbuscules orange en forme d'éventail. Ma main s'avance vers ces êtres étranges. Mes doigts parcourent leur surface rugueuse. Les rayons du soleil, tels des flèches d'argent, dardent à travers cette cathédrale d'azur.
Assis seul sur le sable, mon coeur se gonfle de bonheur.


Cap d'Ail, 1961.
C'est en chasseur que j'apprends à
mieux connaître le monde sous-marin.
On ne parlait pas encore d'écologie à l'époque !


1963: Pointe de Mala, Cap d'Ail, France

À genoux dans le sable devant une falaise sous-marine par 25 m de fond, je mets en place une ampoule flash au magnésium dans le réflecteur. Mon appareil photo se trouve dans un sac en plastique muni d'un hublot. Coincée par la pression qui comprime la bulle de plastique souple, ma main accède difficilement aux commandes par un gant en caoutchouc.
Malhabile, je tente de faire ma première photo de gorgones et de castagnoles. Jusqu'à ce jour, j'étais surtout devenu virtuose de l'arbalète et du harpon. Je ne le sais pas encore, mais cette plongée-ci marquera un tournant dans mon approche de la vie sous-marine: désormais je ne chasserai que des images !


Ma toute première photo sous-marine (1963)

1975: Cap Rédéris, Banyuls-sur-Mer, France

Je me laisse couler le long du magnifique tombant tapissé de toute la faune fixée méditerranéenne, avant de dériver vers la dalle au pied de laquelle se trouvent mes installations. J'effectue mes mesures: température, luminosité, courant... Puis, avec une règle, je mesure la longueur de mes “boutures” de gorgones: quelle a été leur croissance depuis la dernière fois ?
Pendant que je m'affaire et que je note tous les résultats sur mon ardoise sous-marine, je sens un regard posé sur moi. Levant la tête, je me trouve face à face avec un gros mérou. Nous nous regardons. Instant d'une durée insaisissable.
J'observe le moindre mouvement de ses nageoires, la couleur de ses yeux, les petits crustacés parasites qui s'affairent sur son museau. Puis il vire sur place et s'éloigne lentement. L'eau bleue l'engloutit.


Cap Rédéris, Banyuls-sur-Mer.
De 1973 à 1979 j'y ferai des recherches
sur les coraux mous méditerranéens.

Avec le mérou de Rédéris
(photo: John Neuschwander †)


1977: Ras Muhammad, Israel

Rampant à plat ventre sur le platier récifal, je suis les autres, tout en essayant d'éviter les oursins aux longs piquants noirs. Exercice pénible, avec une grosse bouteille d'air comprimé sur le dos et mon appareil photo muni de deux flashs à la main. Enfin, nous arrivons en eau profonde: un mur quasi vertical dégringole vers les profondeurs. Aussitôt, je suis happé par le courant. Comme des feuilles d'automne dans le vent, notre palanquée virevolte dans le tourbillon qui entoure deux petits îlots. Et nous ne sommes pas les seuls à profiter de ce maelström: des centaines de poissons et au moins une douzaine de requins tournent avec nous. C'est la première fois que je peux admirer l'efficace beauté de ces “tigres des mers”.
En voyant tous ces poissons rassemblés, je suis frappé par le contraste entre les richesses de la Mer Rouge et l'aridité du désert du Sinaï, à seulement cent mètres de là !


Mesures d'irradiance sous-marine.
(photo: Tom van 't Hoff)

1980: La Parguera, Porto Rico

À sept milles de la côte, nous avons fini par trouver nos amers. Nous basculons en arrière et descendons vers le fond dans un chapelet de bulles. Le quadrillage que nous avons installé afin de dresser une carte du récif se dessine clairement en-dessous de nous. Je me pose doucement en bordure de ce terrain expérimental. De grands éventails se balancent lentement dans la houle venue du large. Entre deux boules de corail, parmi les tentacules d'une anémone, des crevettes nettoyeuses me font signe nerveusement. Mais non ! Je ne suis pas un client ! Derrière moi, le récif plonge de façon vertigineuse dans l'indigo de l'océan. Un barracuda, flèche argentée, poursuit des petits poissons. Une tortue rame de façon malhabile à travers le ciel liquide.
Je suis perdu dans cette immensité et en même temps je me sens chez moi.


Photogrammétrie d'un récif à Porto Rico.
(photo: Francisca Zijlstra)

1981: Au large de Townsville, Australie

Debout sur l'avant du “Sirius”, j'observe les trois dauphins qui jouent devant l'étrave. Tantôt ils sautent hors de l'eau dans une chorégraphie parfaitement synchronisée, tantôt ils se tournent sur le dos, me gratifiant de ce qui semble être un sourire. J'admire la grâce et la puissance avec laquelle ils se moquent des 10 noeuds auxquels file le navire océanographique australien. Et puis, soudain, ils disparaissent, las du jeu, ou bien, à la poursuite d'un banc de maquereaux. Je me rassieds, la chaleur du soleil tropical sur mes épaules. Je me prépare à plonger sur la plus grande structure jamais construite par des êtres vivants. Autour de moi, l'immensité du Pacifique. Devant nous, encore caché par l'horizon, Rib Reef, l'un des multiples îlots coralliens qui forment la Grande Barrière australienne.


1990: Péninsule de Gazelle, Papouasie Nouvelle-Guinée

Je m'équipe dans une palmeraie au bord de l'eau, non loin de la ville de Rabaul. Cet endroit est né dans l'eau et le feu. L'eau du Pacifique a inondé l'immense caldera formée avant l'histoire des hommes dans un cataclysme volcanique. Puis l'homme est venu, et la caldera devint port naturel. Durant la Deuxième Guerre Mondiale, les Japonais y installèrent leur quartier général du Pacifique. Nom ironique pour un océan sur lequel les hommes allaient s'entretuer dans le métal et le sang. Aujourd'hui, le fond de Blanche Bay est couvert d'épaves. Des cargos, des croiseurs, des contre-torpilleurs et des avions japonais, coulés par la furie de l'aviation américaine.
À pied, nous traversons un petit platier récifal, puis nous nous enfonçons dans l'eau tiède. Tels des oiseaux, nous descendons le long de la pente corallienne. Nous nous apprêtons à atterrir sur la plaine de sable, quand les contours de l'avion japonais surgissent dans la brume bleue: un petit hydravion de reconnaissance, merveilleusement intact après un demi-siècle au fond. Les ailes du biplan et le haubanage sont recouverts de coraux mous aux couleurs pastel. Un poisson-scorpion se tient, immobile, sur le siège du pilote. Des nuages de petits poissons décorent comme des étoiles le ciel liquide dans lequel l'oiseau de guerre ne s'élèvera plus jamais.
Présence symbolique de l'Homme éphémère sous l'eau: le dernier venu, il est également le premier disparu. Et notre civilisation technologique, qui porte en elle la mort, ne peut rien contre la force de la vie océane, celle-là même qui a recouvert d'un linceul chatoyant le biplan Mitsubishi.


À Sherkin Island, Irlande.
(photo: Wally de Weerdt)

1992: Iles des Glénans, France

M'agrippant à la chaîne d'ancre, je me hale vers le fond. Sous moi, dans l'eau glauque, apparaissent les frondes des laminaires. Malmenée par la houle, toute cette masse végétale ondule. Manquant de repère fixe, j'ai un vertige passager avant de me plonger au coeur de cette forêt enchantée. Me frayant un chemin entre les tiges géantes de ces algues, je découvre les richesses de l'Atlantique. Des éponges forment d'énormes coussins jaunes, des blennies m'observent de leur trou. Les vieilles et les coquettes jouent à cache-cache parmi les algues, tandis qu'une araignée de mer, haute sur pattes, se sauve devant l'intrus que je suis. Je lève la tête. Tamisée par le plancton, une lumière verte filtre jusqu'au fond.
Et je songe que tout autour de moi, ce jardin qui bouillonne de vie, c'est de la lumière devenue matière, du Soleil devenu Vie.


Espegrend, Norvège, 1993.
(photo: Norbert Génétiaux)

1993: Espegrend, Norvège

À bord de la petite barque, dans un tourbillonnement de flocons de neige, je prépare mon matériel, avant de me laisser couler dans l'eau claire du fjord, qui est à 2°C. Pendant la descente, je règle la pression de ma combinaison étanche, outil indispensable à la pénétration en eau froide. Arrivé sur le fond, je me dirige vers un bosquet d'algues. Je cadre mon appareil photo sur une scène qui résume, à elle seule, tous les soucis des êtres vivants. Des limaces de mer, en copulant, déposent un ruban contenant des centaines d'œufs, destinés à assurer la survie de leur espèce. Derrière elles, implacable, une étoile de mer avance lentement en dévorant ces mêmes œufs sur son passage: il faut bien manger pour survivre ! Je suis fasciné par ce que je vois, et que je crois comprendre.


Photographie sous-marine pour l'un de mes guides.
Manado, Indonésie, 2001. (photo: Paolo Fossati)

2007: Dauin, île de Negros, Philippines

Lentement, appareil photo à la main, je palme parmi les piliers de la jetée. J'encadre un groupe de plongeurs venus pour en apprendre un peu plus sur la vie marine. J'ai soixante ans et ce demi-siècle passé sous l'eau n'a en rien entamée ma passion pour la vie marine.
Depuis cinquante ans, je vis en osmose avec la mer. Je me suis posé beaucoup de questions sur la vie marine et j'ai trouvé quelques réponses. Mais derrière chaque réponse se dressent d'autres questions, tout comme derrière chaque île se trouvent des centaines d'autres qui nous invitent à poursuivre le voyage. Cet émerveillement est plus précieux encore que toutes les réponses réunies.
Et il nous remet en question. Celui qui plonge dans l'océan est immédiatement réduit à une parcelle minuscule au sein d'un univers liquide. Et notre planète elle-même n'est qu'une poussière insignifiante au coeur de notre Voie Lactée, avec ses 10¹¹ (= 100.000.000.000) étoiles. Qui à son tour n'est qu'une galaxie parmi des milliers d'autres dans l'immensité du cosmos.
Parler des organismes marins, c'est donc parler de bien peu de choses... Mais sur notre petite planète, il n'y a rien de plus merveilleux à découvrir que la Vie. Vie issue de la matière de l'univers, née au coeur de l'océan. Partez donc en voyage avec moi, pour découvrir quelques merveilles de ces jardins du cinquième jour.
Réalisation: